jeudi 4 mars 2010

Un dépotoir à nourrissons

Selon les recherches effectuées par monsieur François Guérard de l'UQTR, la mortalité infantile a connu une très forte augmentation à Trois-Rivières pendant la crise économique des années trente, beaucoup plus qu'ailleurs au Québec. Officiellement, cette hausse anormale de mortalité était surtout due à la "syphilis héréditaire" et aux naissances prématurées.

La croissanc
e du nombre de décès ne touchait pas la ville de Trois-Rivières dans son ensemble mais uniquement la Crèche Gamelin administrée par les Soeurs de la Providence à l'Hôpital Saint-Joseph (photo ci-contre). C'est là que sont rapportés tous les cas de syphilis héréditaire dans les certificats de décès rédigés par le médecin de la crèche. Or, la syphilis n'est pas une maladie héréditaire bien qu'elle puisse se transmettre de la mère au foetus à travers le placenta. C'était une conception médicale erronée qui était véhiculée à l'époque pour justifier les campagnes de moralité.

Ces préjugés envers les enfants abandonnés étaient solidement ancrés dans l'institution. Déjà en 1882, le Journal des Trois-Rivières mentionnait à propos de la crèche des Soeurs de la Providence : « Parmi les enfants trouvés, il en est peu qui vivent longtemps, malgré les soins intelligents qu’on leur donne. Ils arrivent presque tous avec le germe de maladies que leurs malheureux parents leur ont transmises comme un funeste héritage, ou qu’ils leur ont fait contracter en les exposant sans pitié et sans soin. »

En réalité, la mortalité infantile à Trois-Rivières était surtout due à des maladies entérogènes (diarrhées, gastro-entérites). Le Bureau de Santé de Trois-Rivières l'avait d'ailleurs écrit dans son rapport de 1927 : « La mortalité infantile reconnaît comme cause la plus importante la gastro-entérite des nourrissons. »

Selon les données officielles publiées dans le rapport annuel du Bureau de Santé de Trois-Rivières (ici), le taux de mortalité à la crèche des Soeurs de la Providence était de 54 % en 1919, de 68 % en 1920, de 50 % en 1921, de 73 % en 1922, de 48 % en 1923 et de 55 % en 1924. On se demande comment les autorités civiles et religieuses, qui étaient au fait de la situation, ont pu tolérer si longtemps une pareille horreur.

En 1930, le directeur du Service d'hygiène de la province de Québec écrivait : "Nous n'avons pas à nous plaindre des efforts accomplis aux crèches de Montréal et de Québec; ils sont louables et méritent d'être reconnus. La crèche des Trois-Rivières n'est pas dans ce cas et je ne suis pas loin de croire que celle-ci n'est, ni plus ni moins qu'un dépotoir où crèvent les nourrissons qui ont le malheur d'y être recueillis."

En 1934, c'est l'hécatombe à la crèche des Soeurs de la Providence : selon les autorités sanitaires, 94 % des enfants admis (225 sur 240) sont décédés. La direction de la crèche conteste ces chiffres; elle évalue le taux de mortalité des enfants à 67 %.

Les conditions de vie à la crèche, qui étaient déjà très mauvaises dans les années 1920, s'étaient détériorées davantage pendant la crise économique des années trente à cause de l’augmentation des abandons d’enfant. Les Sœurs devaient alors recueillir les bébés abandonnés non seulement à Trois-Rivières mais aussi à Shawinigan et à Grand-Mère, deux villes industrielles qui ont été durement touchées par la crise.
Cette surpopulation de la crèche - on mettait plusieurs bébés dans chaque lit - de même que le non-respect de certaines règles d'hygiène élémentaires et l’utilisation du lait cru pour l’alimentation des bébés, étaient les causes de la mortalité infantile anormalement élevée observée dans cet établissement. Par souci d'économie sans doute, les religieuses s'entêtaient à nourrir les bébés avec du lait cru non réfrigéré qu'elles achetaient au marché, malgré les mises en garde des autorités sanitaires.

La direction de l'hôpital, i.e. les Soeurs de la Providence, estimait, pour sa part, que la mortalité anormale à la crèche était due au piètre état des enfants au moment de leur admission. L'abbé Charles-Édouard Bourgeois, qui était responsable des admissions, dénonçait la dégradation des moeurs qui était, à son avis, responsable de tant de naissances illégitimes de même que des ravages de la syphilis congénitale identifiée comme la principale cause de décès à la crèche. Il réclamait la mise en place de mesures d'assainissement moral.

De nombreuses démarches ont été faites par les services sanitaires pour corriger la situation, mais les Soeurs de la Providence étaient intraitables. Elles voulaient à tout prix empêcher les autorités laïques d'intervenir dans la gestion des oeuvres de leur communauté. Elles ont dû céder de leurs prérogatives en 1938-39 alors que le médecin de la crèche - le spécialiste de la syphilis héréditaire - est parti et que la responsabilité médicale a été transférée aux médecins de l'hôpital. Le lait cru a alors été remplacé par du lait pasteurisé. De plus, la Supérieure de l'établissement indiqua dans une lettre que l'unité sanitaire ne permettait plus d'entasser les bébés comme pendant les années 1934 à 1938. Après ces changements, la mortalité à la crèche a chuté rapidement pour atteindre 5 % seulement en 1941.


Sources
:

- Guérard, François, L’hygiène publique et la mortalité infantile dans une petite ville : le cas de Trois-Rivières, 1895-1939. Cahier québécois de démographie vol. 30, no 2, automne 2001, p 231-259.

- Guérard, François, Les principaux intervenants dans l'évolution du milieu hospitalier en Mauricie, 1889-1939. Revue d'histoire de l'Amérique française vol. 48, no 3, hiver 1995, p 375-401.
- Centre inter-universitaire d'études québécoises, Base de données en histoire régionale de la Mauricie.

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